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Le crapaud qui se marie

Posté par othoharmonie le 12 décembre 2012

Conte.

Il y avait une fois un bonhomme si vieux, si vieux, que la mousse lui poussait sur les jambes. Ce bonhomme était père de trois jeunesses qui s’en allaient tous les jours travailler loin de chez elles, pour subvenir aux besoins de la famille.

Chaque matin, lorsqu’il faisait beau temps, le vieillard, qui pouvait à peine marcher, se faisait conduire par la plus jeune de ses filles, appelée Lida, sur un banc placé sous un pommier, au bas de son courtil.

Un jour qu’il était assis à sa place habituelle, il entendit un bruissement dans l’herbe et vit apparaître un énorme crapaud qui s’avança gravement jusqu’à lui et lui dit : 

— Aimerais-tu, bonhomme, à redevenir jeune ?

— Ce que tu me proposes-là, répondit le vieillard, n’est pas possible, et cependant ce serait le plus cher de mes désirs.

— Eh bien ! il ne tient qu’à toi de recommencer une nouvelle existence.

— Que faut-il faire ?

— Décider l’une de tes filles à m’épouser.

— J’avais bien raison de dire que ce n’était pas possible. Comment veux-tu que l’une de mes filles épouse un crapaud ?

— C’est à prendre ou à laisser. Je te donne trois jours pour la décider, je reviendrai savoir sa réponse et si tu n’as pas réussi, tu ne me verras plus.

Et le crapaud disparut dans les herbes.

Le soir lorsque Lida vint chercher son père pour le ramener à la maison, elle le trouva triste et pensif.

Le crapaud qui se marie dans GRENOUILLE le-crapaud-picasso-239x300La jeune fille qui l’aimait beaucoup, lui dit : « Père tu n’es pas gai comme de coutume, il a dû t’arriver quelque chose de particulier. Dis-le moi, je t’en supplie. »

De retour à la maison, le bonhomme raconta, devant ses filles, sa conversation avec le crapaud, la proposition de celui-ci, et la condition qu’il y avait mise.

Les deux aînées se récrièrent aussitôt, disant qu’elles ne consentiraient jamais à se sacrifier de la sorte pour être sans doute les dupes d’un vil imposteur.

La plus jeune ne dit rien.

Deux jours s’écoulèrent, et Lida, voyant que son père ne mangeait plus, ne dormait plus et songeait sans cesse à la proposition du crapaud, lui dit enfin, en le conduisant le troisième jour sous son pommier : « Cher père, annonce au crapaud que je consens à l’épouser et que je me tiens à sa disposition. »

Le bonhomme fut tellement heureux du dévouement de son enfant qu’il en pleura de joie en l’embrassant.

À la même heure que la première fois, la bête hideuse aborda le vieillard, et lui dit : « Eh bien ! quelle nouvelle m’apportes-tu ? »

— Lida, la plus jeune, la plus jolie de mes filles veut bien te prendre pour mari. 

Le crapaud devint fou de joie. Il se mit à exécuter une danse insensée, à marcher sur les pattes de devant, à se rouler par terre, et à faire des cabrioles plus extraordinaires les unes que les autres.

Lorsque la joie du monstre se fut calmée, il dit au vieillard :

— Cher beau-père, amenez-moi demain Lida, au même endroit, à la même heure, et aussitôt je vous ferai redevenir jeune, et j’emmènerai ma fiancée dans mon royaume.

Le lendemain, la pauvre enfant, plus morte que vive, accompagna son père à sa place habituelle.

Cette fois le crapaud fut le premier au rendez-vous, et en voyant la charmante figure de sa promise, il recommença ses danses échevelées.

L’infortunée Lida frémit de tout son corps en songeant qu’elle allait devenir la femme de cette affreuse bête.

Le crapaud s’approcha du bonhomme, lui toucha le pied d’une baguette qu’il portait au côté, et la métamorphose s’accomplit : 

Le vieillard redevint ce qu’il était à quinze ans, un jeune et beau cavalier plein de jeunesse, de vigueur et de santé.

Le crapaud pria ensuite Lida de vouloir bien le suivre.

La jeune fille obéit avec résignation.

De sa baguette, il toucha un morceau de roc énorme qui pivota comme par enchantement et laissa entrevoir l’ouverture d’un souterrain dans lequel ils s’engagèrent tous deux. Le rocher se referma sur eux, et ils se trouvèrent dans l’obscurité la plus complète.

La frayeur qu’éprouva la pauvre enfant, en se voyant ainsi prisonnière, fut tellement grande qu’elle s’évanouit.

Le maître de ce séjour ténébreux appela au secours, et plus de mille petits crapauds, portant chacun sa lumière, arrivèrent de toutes parts et entourèrent la malheureuse Lida. D’autres la soulevèrent de terre et la portèrent doucement sur un lit de mousse.

Son mari, roi de ce peuple immonde, lui chatouilla le nez avec des herbes odo rantes qui lui firent bientôt reprendre ses sens. S’habituant peu à peu à son entourage, elle accepta, il le fallait bien, des mets et des liqueurs préparés exprès pour elle.

Deux grenouilles vert pâle, de dos, accrochées à une brancheAu bout de quelques jours, le gros crapaud ordonna la célébration du mariage. Un dîner splendide fut servi. Puis des jeux et des danses se succédèrent avec rapidité. Des milliers de crapauds se lançaient les uns aux autres de petites couleuvres frétillantes, brillantes comme du feu, qui allaient ensuite s’accrocher par la queue aux interstices du rocher, et éclairant ainsi l’appartement mieux que n’auraient pu le faire toutes les lampes du monde réunies ensemble. Des gymnasiarques célèbres exécutèrent sur des joncs tendus des tours de leur façon. Enfin, des grenouilles coassèrent à qui mieux mieux en s’accompagnant de divers instruments. Ces plaisirs, toujours variés, durèrent plusieurs semaines.

Malgré toutes les distractions que s’efforçait de lui procurer son mari, Lida, privée d’air, de jour, de soleil, dépérissait à vue d’œil.

Le crapau en eut pitié et lui dit un jour :

« Femme, le chagrin te consume, et tu tomberais malade si je ne t’accordais quelques jours de liberté. Eh bien ! Je te permets d’aller passer huit jours dans ta famille, pars, guéris-toi, et reviens ensuite ici gouverner en reine souveraine. »

La triste mariée ne se le fit pas dire deux fois et partit aussitôt.

En la quittant, le batracien lui dit : « Ne fais connaître à personne le lieu de notre retraite, ne raconte, à âme qui vive, ce que tu as vu, et ne chagrine pas ta famille en lui disant que tu n’es pas heureuse. »

Elle promit tout ce qui lui était demandé, et partit.

Trois semaines s’étaient à peine écoulées depuis le mariage de Lida, et cependant bien des changements avaient eu lieu dans la maison de son père.

D’abord, ce dernier, redevenu jeune, avait voulu tenter la fortune et était parti pour le pays des îles. Ses deux filles, sup posant que leur sœur ne devait pas revenir, avaient partagé tout ce qu’il y avait à la maison ; aussi furent-elles fort désappointées en apercevant Lida. Celle-ci les rassura en leur disant qu’elle venait seulement passer huit jours avec elles, et qu’elle leur donnait de grand cœur la part pouvant lui appartenir. Les aînées devinrent alors plus aimables et voulurent questionner leur sœur sur ce qui lui était arrivé.

« Je regrette, répondit Lida, de ne pouvoir satisfaire votre curiosité, mais j’ai promis de ne rien raconter de ce qui s’est passé depuis mon départ et je tiendrai mon serment. »

Les curieuses ne se tinrent pas pour battues, et revinrent plusieurs fois à la charge ; mais tout fut inutile, la jeune mariée resta muette.

Lorsque le délai fatal fut expiré et qu’il lui fallut reprendre le chemin du souterrain, elle se laissa aller à un désespoir affreux.

Tout à coup, le crapaud qui, sans se faire voir, avait suivi sa femme et s’était caché dans un coin d’où il avait vu et entendu tout ce qui s’était passé depuis huit jours, s’avança au milieu de l’appartement et dit à Lida :

« Je vois que, malgré tout ce que j’ai pu faire, je ne suis pas parvenu à captiver ton cœur. Je le regrette sincèrement. Rassure-toi, néanmoins, puisque tu as su garder ton serment, je n’abuserai pas du droit que m’a donné ton père en m’accordant ta main, je te rends la liberté. Ne voulant pas non plus, ajouta-l-il, en se tournant vers les sœurs aînées, que ma femme soit une charge pour vous, je lui fais don de ma baguette de magicien avec laquelle elle obtiendra tout ce qu’elle pourra désirer. »

Cela dit, il disparut.

220px-Bullfrog_-_natures_pics dans GRENOUILLE regretta bien un peu de faire autant de peine à ce pauvre crapaud, mais elle se consola vite et ne songea bientôt plus qu’à utiliser la baguette magique.

Les trois sœurs, pour se distraire, effectuèrent chaque jour de charmantes promenades dans les environs. Une après-dînée qu’elles étaient allées plus loin que de coutume, elles gravirent un coteau du sommet duquel on avait une vue splendide. Le paysage leur plut tellement qu’elles s’écrièrent : « Qu’un château ferait bien ici, et comme on y passerait volontiers sa vie ! »

Lida ayant formé ce vœu en touchant sa baguette, elles se trouvèrent immédiatement à la porte d’un superbe château entouré d’un jardin ravissant, clos de murs de toutes parts. Elles inspectèrent leur nouvelle propriété, et furent ravies des merveilles qu’elles y découvrirent. Tout ce qu’il était possible de rêver de plus charmant se trouvait réuni en ces lieux. Tout à coup, leur attention fut attirée par des cris qui venaient de l’entrée du jardin. Elle dirigèrent leurs pas de ce côté et aperçurent, derrière la grille du château, trois individus de mauvaise mine, qui secouaient la porte avec violence et menaçaient de la briser si on ne leur ouvrait aussitôt.

Lida s’avança résolûment vers ces gens et leur demanda ce qu’ils voulaient.

— Nous voulons l’hospitalité dans cette demeure et un dîner succulent, arrosé de vos meilleurs vins. 

— Ma maison n’est point une auberge, allez ailleurs commander en maîtres. Je défends que cette porte vous soit ouverte, et elle ne le sera pas.

— Vraiment ! Eh bien ! nous la briserons. Et l’un deux, saisissant une hache, se mit à frapper à coups redoublés sur la grille.

Lida, serrant la baguette entre ses mains dit, tout effrayée : « Que celui qui cherche à entrer chez moi de force, se brise un membre ! »

Elle n’eut pas plutôt prononcé ces mots, que le malheureux qui, en ce moment brandissait la hache, se l’abattit sur le poignet gauche, qu’il coupa d’un seul coup.

Il poussa un cri de douleur et se roula par terre de désespoir.

« Le maladroit ! » s’écria l’un de ses compagnons, et, s’emparant de l’arme, voulut, à son tour, entamer la grille ; mais la hache mal dirigée lui sépara le genoux en deux. Il s’en alla rejoindre son camarade sur le sol.

Le troisième se précipita, lui aussi, sur l’instrument encore sanglant, et voulut, par un mouvement de rage, lui faire décrire un cercle autour de sa tête ; la hache, lancée avec trop de vigueur, lui échappa des mains et lui trancha le chef ! …

À l’instant même, le bruit d’une voiture se fit entendre, et l’on vit, conduite par quatre chevaux, une calèche dans laquelle se trouvait un joli garçon qui s’arrêta devant la grille, sauta à terre, et tendit les bras vers Lida, en s’écriant :

« Chère épouse, tu viens, sans t’en douter, de me délivrer de mon plus cruel ennemi. Par son pouvoir, il me tenait depuis des siècles métamorphosé en crapaud, et il a fallu que ce fût toi qui me délivrasses d’un pareil monstre ! »

La jeune femme reconnut son mari, ouvrit précipitamment la porte et s’élança vers le charmant magicien qu’elle combla de caresses, lui faisant oublier la répulsion qu’elle avait eue jadis pour l’affreux crapaud.

À partir de ce jour, leur bonheur fut sans nuages.

(Conté par Jeannette Legaud, bonne d’enfants à Vitré).

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Le poisson oracle – Conte -

Posté par othoharmonie le 4 novembre 2011

Il existe dans la montagne de l’Est un lac où vit le Poisson oracle

On dit qu’il est omniscient et qu’il possède la Vérité Ultime, que d’aucuns nomment vacuité… c’est-à-dire, si tant est qu’on puisse traduire correctement ce terme…. une potentialité sans limite. 

 Murène communeOn dit aussi que ce lac est aussi vieux que notre monde… 

Depuis que Lotus la petite amie du jeune Shu lui a raconté qu’un jour son père Lao, le vieux sage du village, avait réussi à le voir, Shu n’a de cesse que de trouver le Poisson oracle pour deviser avec lui… 

Ainsi, dès les premiers jours du printemps il décide de partir à sa recherche. 

Il faut dire que le trouver ne devrait pas être bien difficile pour lui, puisque Lotus lui avait indiqué la Voie : « C’est facile, tu ne peux pas te tromper, ne jamais prendre des sentiers descendants, et toujours monter, jusqu’à la pleine lumière, et là au pied de la montagne de l’Est tu verras le lac. Il paraît Vide, tant il est clair et pur et épouse toutes les formes. » 

Le poisson oracle qui n’a rien à cacher aux cœurs purs s’est montré sans trop se faire prier, intéressé qu’il était par la franche démarche du jeune homme. 

« Tu viens chercher une réponse aux mystères de la vie… tu es en quête de sens et de vérités… » lui dit-il… 

…. Comme il avait l’air sérieux ce gros poisson ! Impossible en fait de détecter la moindre trace d’émotion sur ses traits…. Ça doit être ça l’équanimité du Sage, se dit le jeune Shu en lui-même… 

«  Voici l’essentiel… dit le Poisson Oracle. Profite de l’ « Ici et maintenant » et tu trouveras la paix de l’âme et le bonheur … Vis l’instantanéité de tous tes actes, que chaque moment te soit fécond, ainsi pourra jaillir en toi la félicité, la plénitude et la sagesse. 

 Gourami bleu(Trichogaster trichopterus)Rappelle-toi que ce que tu fais sera toujours le germe de ce qui se produira ultérieurement. Va, regarde bien autour de toi, et en toute chose tu auras la réponse… Rappelle-toi aussi qu’il n’y a pas d’épreuve sans gratification. » 

Le jeune Shu, cheveux noirs de jade, glabre, droit comme l’épée qu’il porte au dos, fringant et altier, redescend donc dans la vallée. Il part en quête de la Vérité… Enfin, de ce qu’il croit être la Vérité… si tant est que cette dernière puisse exister… 

Comme nous sommes au Printemps, les bourgeons sont couleur de jade et gonflés de sève. La nature renaît aux doux rayons du soleil. Shu, curieux et sémillant, est bien parti pour tenter de happer cette vie généreuse qu’il perçoit comme source de toutes les richesses à condition d’en connaître les règles… et le poisson oracle l’a mis sur le Chemin et lui a donné quelques clés… 

Les saisons se succèdent au fil des trois années qui passent. Et pendant ce temps le sablier de la vie s’écoule inéluctablement au rythme d’un grand fleuve, véritable image invariable de l’impermanence… 

Au village hélas Lotus s’en est allée. 

Elle est partie fonder une famille dans une lointaine cité, désespérée de rester sans nouvelles de son ami. A présent Shu est revenu. Il est remonté dans la montagne et le poisson de l’écouter. 

 Arothron nigropunctatusL’homme l’interroge et s’interroge… « Durant mes pérégrinations j’ai rencontré de très belles femmes. J’en ai courtisé quelques-unes et j’ai même cru un jour avoir découvert le grand amour. Mais un beau matin je me suis retrouvé seul. Les belles des villes s’étaient envolées, mon « grand » amour avait disparu tout comme mes économies d‘ailleurs, et Lotus à mon retour n‘était plus là. 

« Et alors ? »  lui demande le poisson oracle… 

J’avoue… j’ai vécu comme un jeune cheval fou… Mais quelles belles histoires !… Si éphémères cependant, et quels regrets aussi ! J’ai l’impression de ne rien avoir construit, et d’avoir perdu mon temps. J’avoue que sur le moment j’étais trop attaché à mon plaisir et à mes désirs pour comprendre l’instant et sans doute l’insignifiance de chacun de mes actes. 

Au rythme des saisons cinq nouvelles années ont passé et l’on retrouve Shu, un peu moins jeune, un peu plus charpenté et plus musclé. Il est devenu un homme mûr, massif et fort. Il arpente un beau jour d’été les pentes de la montagne du Lac… 

Le poisson oracle est toujours là, au rendez-vous… 

Tu m’avais dit « Va et regarde autour de toi ; dépasse l’attachement que tu peux avoir pour les mondanités…, saisis la beauté de l’instant, lui seul peut t’enrichir !  Et à la ville, où je m’étais promis de ne plus tomber dans les rêts des femmes, j’ai rencontré un noble officier. Je lui ai avoué ma quête et je lui ai dit que je voulais défendre le faible, combattre le fort souvent injuste, quérir le bien et lutter contre le mal. Il m’a souri et félicité et m’a invité derechef à me dépasser pour trouver un jour la gloire. Je suis alors parti la chercher dans les armées de l’empereur. 


Soldat, puis officier, j’ai voulu devenir général et revenir couvert de lauriers. Des décors j’en ai eu, tous plus beaux les uns que les autres. Egalement des médailles, des brevets, des compliments et des félicitations. Là aussi, comme tu me l’avais demandé, j’ai regardé tout autour de moi et à  bien y voir, hors les apparences trompeuses, je n’ai trouvé que plaies, bosses, et séquelles. 

« Que retiens-tu de tout cela ? » lui demande le poisson oracle… 

« Hélas pas grand chose ! Mes amis sont partis, j’ai quitté mon campement, et je suis revenu fatigué et usé dans la maison de mon père, sans avoir réellement appris, sauf peut être la désillusion et l’inconsistance du paraître !  

J’ai rangé au grenier mon casque, mes plumes, ma cuirasse, mon épée, mes brevets et mes médailles… » 

Zanclus cornutus in Kona.jpg« Le temps est un grand maître… Apprend à être son élève docile et rappelle toi que chaque instant est unique et irremplaçable. Va, retourne, et étudie le fond des choses. Essaie de prendre le temps de la sagesse à présent, et tente l’abandon de l’ego… Souviens-toi aussi que tous les phénomènes sont étroitement liés, imbriqués… rien n’est isolé, tout est dépendant… » 

Après le plomb d’un soleil d’été particulièrement éprouvant, Shu est de nouveau revenu au bout de sept ans. Il retrouve au cœur de sa montagne la douceur de l’automne et les couleurs harmonieuses des forêts rougies d’essences innombrables et odoriférantes. 

Il est encore bel homme quoiqu’un peu dégarni et empâté, mais sa mise bien que sobre, dévoile une certaine réussite sociale… Pourtant il a l’œil un peu triste et son sourire laisse percevoir une certaine lassitude. 

« Poisson oracle, j’ai arrêté mes voyages et j’ai cessé d’aller au-delà des mers ayant suffisamment gagné de quoi vivre sereinement. Depuis je suis resté chez moi dans ma grande maison. J’ai dévoré mille ouvrages, des plus simples aux plus savants. Les nuits et les jours étaient trop courts, et je pense avoir réussi à acquérir beaucoup de savoir. Aujourd’hui mes pairs me reconnaissent et je suis apprécié par mes aînés. J’ai bien écouté tes conseils, mais là, devant toi, j’ai quand même l’impression d’un grand vide… Ma pensée s’embrouille, et parfois se contredit… Les vérités d’un jour, pourtant étayées, s’avèrent erreurs le lendemain. Mon esprit est confus et las et j’ai l’impression d’avoir privilégié l’avoir à l’être… » 

Le poisson oracle de répondre : « Le mille pattes était heureux… jusqu’au jour où le crapaud facétieux lui demanda dans quel sens il bougeait ses pattes… » 

Entend Lao Tseu qui nous dit que « Placé devant les idées, le Sage est saisi d’une hostilité profonde car il déteste l’unilatéralité, la rigidité, la partialité, le caractère fragmentaire de toutes les constructions intellectuelles si chères aux humains…
Le Sage est au-dessus des idées, au-dessus des préceptes, de toute intention, de toute morale, il ouvre un point de vue distant… » . 

Pourquoi faudrait-il qu’il soit dualiste ? Alors que le Milieu est la source de toute harmonie ? 


Par contre, je persiste et te confirme qu’il est toujours dans l’instant à chaque moment de sa vie… 

Quand il observe le sourire d’un enfant,
Quand il boit une tasse de thé
Quand il regarde s’éloigner les oies caquetant dans les nuages
Quand il écoute les notes délicates du Er hu
Quand il se délecte à la lecture d’une poésie
Quand il voit frémir la perle de rosée sur un pétale de fleur
Quand enfin il devine la lune qui va renaître derrière la montagne, 

Rhinecanthus aculeatuset surtout quand content et satisfait de l’instant, valorisé par son regard ou ses actions, il prend conscience du moment où en paix, il va clore ses yeux pour s’endormir et qu’auparavant il a rendu grâce à l’Infinie Puissance indicible, tout à la fois transcendante et Immanente, qui sublime sa vie pour tous les merveilleux moments d’une simple et ordinaire journée. 

Le bonheur est dans le moindre geste, le plus petit sentiment, un regard amical, un simple sourire, la douceur d’un mot, le goût d’un fruit pressé par les lèvres, la caresse légère de la brise du soir… 

Quand, un peu plus tard, Shu assimila vraiment la teneur de ce que lui avait dit le poisson oracle, il était devenu peut être moins fort, mais il avait gagné en harmonie et en souplesse ; il était plus à l’écoute du vent et toujours heureux de la pluie qui féconde la terre ; c’était l’automne de sa vie ; paradoxalement moins aveugle et sourd à ce qui l’entourait alors même que tous ses sens diminuaient, il comprenait mieux le temps qui passe, et se souvenait avec plaisir des mots des Anciens : « Quand le sage montre la lune … ». 

Un nuage, le lac, les rides du vent sur les eaux, le chant des enfants au loin, tout cela avaient effacé son ego… Il était vide. Et chaque phénomène emplissait son esprit au point d’une certaine ivresse de vie… De la joie pure en quelque sorte. 

Symphysodon aequifasciatusC’est en hiver, qu’il rendit l’âme, car il faut bien mourir un jour… et le souffle de sa vie s’échappa librement pour « jouer dans le vent » et se mêler au « souffle vivifiant de l’Univers… » 

Très peu de temps auparavant, il était remonté dans la montagne blanchie, avait cherché en vain le poisson oracle ; et au fond du lac, tel dans un miroir, il n’avait perçu que ses propres traits… et alors son doux sourire de vieillard était soudainement devenu malicieux… Face à lui, celui qui avait été un si mauvais compagnon était redevenu son meilleur ami. 

Que retenir de cette courte histoire ? 

« Au printemps les fleurs, nous conte le moine Mumon, en automne la lune, en été la brise rafraîchissante, en hiver la neige… Qu’ai-je besoin d’autre chose ? Chaque heure m’est une joie. ». 

Le poète Omar Khayyam ne nous dit-il pas : « Sois heureux un instant. Cet instant c’est ta vie ! »

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