Le Cygne et la Dévaluation d’un mythe

Posté par othoharmonie le 20 novembre 2015

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On a longtemps voulu reconstituer la mythologie nordique à partir des données folkloriques. Or le conte, et particulièrement celui de Grimm, qui va nous occuper ici, n’autorise pas une remontée qui permettrait de retrouver les fondements originels. Il n’est en réalité qu’une poussière, qu’une dégénérescence du système mental ancien. Noter diligemment les concordances qui existent entre des détails mythologiques et des détails de divers contes populaires ne peut aucune ment expliquer un mythe. L’ensemble du problème en est nécessairement exclu 

 La méthode comparative, très riche d’enseignement, ne doit jamais tomber dans le systématisme. Ne tenir compte ni du récit, ni de sa forme ou de son contexte historique, c’est laisser échapper l’essentiel, l’ensemble du mythe. En revanche, il est très certainement possible d’expliquer l’origine de certains motifs, bien réels dans le conte, en cherchant leurs modèles dans la mythologie. Ce procédé permet d’autre part de dégager les principes de dévaluation d’une notion mythologique et d’analyser les fonctions résiduelles qu’elle sous-tend. Le Cygne et ses origines Sans être un élément permanent du rêve, le cygne est cependant relativement courant, en particulier à l’époque romantique, dans le nord de l’Europe. On le rencontre en peinture comme en littérature. 

Nous n’entreprendrons pas ici de dresser une liste exhaustive de la présence du cygne dans l’art, nous ne retiendrons que quelques œuvres relatives à ses trois aspects caractéristiques. Si le cygne, animal ailé et immaculé, est lié à l’air et à la lumière, il est aussi l’une des figures les plus habituelles de la métamorphose. C’est ainsi qu’il apparaît dans Grimm, Les six cygnes, et dans Andersen, Les cygnes sauvages. Proches de cette conception sont les contes de Grimm, Les douze frères, et  Les sept corbeaux, dans lesquels les grands oiseaux blancs sont devenus des corbeaux, et  Le tambour, où la princesse envoûtée partit, est-il écrit, « dans un bruit d’ailes », sans qu’il en soit dit plus long. Un avatar du cygne volant se rencontre au chapitre 17 de Ondine de La Motte-Fouqué, intitulé Le rêve du chevalier. 

Nous ne sommes plus ici dans le strict domaine du conte populaire, et le Mârchen de la « grande » littérature retient surtout l’aspect poétique du premier. Endormi, le chevalier Huldbrand rêve d’Ondine qui lui apparaît alors qu’il est emporté dans les airs par des cygnes qui chantent d’une voix suave. Guère différent est un passage de La statue de marbre ďEichendorff . En s’endormant, Florio croit qu’il navigue, « avec des voiles de la blancheur des cygnes, tout seul sur une mer qu’illuminait la lune » 2. Les exemples pourraient se multiplier, mais arrêtons-nous à ceux-ci pour ce premier aspect du cygne 3. L’oiseau est d’autre part évidemment lié à l’eau. C’est ainsi qu’il apparaît dans deux peintures de Caspar David Friedrich, Les cygnes au coucher du soleil \ ainsi que dans le tableau de Karl Gustav Carus, Allégorie sur la mort de Goethe 6, œuvre sur laquelle nous reviendrons, tant est complexe son inspiration. 

Dans un esprit similaire, le cygne, devenu « bateau » comme dans la toile de Carus, apparaît dans la légende de Lohengrin. L’oiseau est le moyen d’effectuer un passage. On en trouve un avatar étrange dans Grimm, Hânsel et Gretel, où retournant dans la maison de leur père, emportant avec eux le trésor de la sorcière, les deux enfants traversent une rivière sur le dos d’un canard. Un troisième aspect enfin est lié au cygne. Celui du chant de mort. Déjà, dans Ondine, le chevalier Huldbrand remarquait : « Le chant des cygnes annonce la mort »  Ce thème se rencontre le plus souvent en poésie. Nous ne citerons que pour mémoire les poèmes de L. G. Kosegarten, Schwangesang 8, et Johann Senn, Schwanengesang , tous deux mis en musique par Franz Schubert. Ces deux pièces ne font référence au cygne que par leur titre, car elles ne parlent en fait que de la mort Plus explicite est l’œuvre de J. G. F. von Salis-Seewis, Abschied von der Harfe (Adieu à la harpe)  où le poète met en parallèle les flots de la vie et la harpe qui font référence plus directement au cygne (cf. le tableau de Carus). 

Ce troisième thème n’est guère éloigné en réalité du précédent, par lequel le cygne effectue un passage. Il n’en est qu’un aspect, simplement plus restrictif, en relation directe avec la mort. Il n’est pas dans notre propos de dégager la signification mythique du cygne tel qu’il apparaît dans les œuvres romantiques, à partir des théories désormais dé passées du naturalisme . Il nous importe seulement d’analyser l’origine mytho logique de cet oiseau et de comprendre ainsi pour quelles raisons il est lié à la métamorphose, au passage d’un monde à un autre, et donc au rêve et à la mort, tous ces thèmes n’étant pas exclusifs l’un de l’autre, mais au contraire se complétant. Trois origines sont à retenir : la grecque, la germano-scandinave et la celtique. 

Ecartons d’abord la première, qui est la moins élaborée pour notre recherche, bien qu’elle participe du même contexte indo-européen. C’est Ovide, dans le mythe de Cycnos qui a imaginé le chant mortuaire du cygne. Cycnos avait tant pleuré la mort de son ami Phaéton, qu’Apollon, pris de pitié, le transforma en cygne, convient de trouver aussi dans cette histoire la raison pour laquelle l’oiseau devint l’attribut du dieu du soleil, et fut mis en relation avec la harpe, instrument d’Apollon. Déjà s’éclaire quelque peu le tableau de Carus. Si Apollon est un dieu de lumière, il est pourtant aussi lié à la mort et à l’eau, par le biais du cygne : il est un dieu issu de la troisième fonction dumézilienne. Nous verrons plus loin comment s’organisent ces notions dans le domaine nordique, beaucoup plus explicite. D’autre part les mythes grecs ne se sont guère étendus sur le thème de la métamorphose, qui ne concerne que des points de détail, et n’éclairent en rien les notions de vol et de passage que l’on rencontre de manière courante dans les productions du romantisme. Mais laissons là la mythologie gréco-latine, qui permet cependant aussi de comprendre les origines des poésies de Kosegarten, Salis-Seewis et Senn, et montre suffisamment que le romantisme allemand a également puisé aux sources de la culture classique, dans ce qu’elle a de mélancolique.

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