Le Lézard de Ponge

Posté par othoharmonie le 2 mars 2013

 

Le lézard est un poème de Francis Ponge.

METAPHORE, CONTEXTE, ANALOGIE LE LÉZARD DE FRANCIS PONGE*

INTRODUCTION

 Le Lézard de Ponge dans LEZARD aLes textes poétiques donnent rarement au linguiste matière à analyse théorique, y compris lorsque le phénomène étudié, sans être spécifique à la poésie, trouve en celle-ci des illustrations nombreuses et variées. La métaphore en est un exemple frappant. Malgré l’enjeu théorique qu’elle représente, les travaux qui lui sont consacrés se fondent en  général sur un corpus d’exemples dont le contexte immédiatement accessible est nécessairement celui que le linguiste crée par son étude ou qu’il spécifie au besoin pour justifier sa position. On pourrait, me semble-t-il, dire du contexte ce que Kleiber rappelle du recours qui était fait à la pragmatique avant qu’elle ne renouvelle l’approche de la métaphore ; il sert souvent de roue de secours aux analyses défaillantes 2. Son invocation ad hoc impose qu’en toute rigueur soit précisé le rôle du contexte dans la définition du processus métaphorique. Il importe donc de considérer des métaphores qui comportent le contexte de leur interprétation sans qu’il soit nécessaire de l’imaginer ou de s’en tenir au contexte par défaut des énoncés pris isolément. Un poème satisfait généralement à cette exigence.

Je me propose ainsi d’analyser LE LÉZARD de Francis Ponge avec le double objectif d’interpréter le réseau métaphorique que développe le texte et d’évaluer la fonction du contexte dans l’interprétation des métaphores. Je mènerai l’analyse dans le cadre de la pragmatique cognitive, à partir des notions de contexte et ď analogie définies par Sperber et Wilson 3. Je proposerai ainsi une conception de la métaphore qui intègre la notion de contexte en la reliant à celle d’analogie.

 1 . Les métaphores du petit animal : trois hypothèses de base

Etant donné que l’ensemble des contextes accessibles pour l’interprétation d’une expression métaphorique est ordonné par une relation d’inclusion qui correspond à leur ordre d’accessibilité 4, et puisque mon but est de déterminer la fonction du contexte dans l’interprétation des métaphores, je commenterai les métaphores du LÉZARD dans l’ordre que détermine l’accessibilité de leur contexte. C’est en fait l’ordre même de la lecture, qui va du plus simple au plus complexe. Je ferai cependant un sort à part aux métaphores dont la valeur métalinguistique modifie l’appréhension globale du texte et s’avère particulière meinntétres sante pour la définition du processus métaphorique. 

 La première métaphore recevant une interprétation immédiate a pour cible le lézard, en (1,4) ; un chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique. Cette spontanéité de l’interprétation est liée aux énoncés qui, dans ce paragraphe, représentent le petit animal. Celui-ci est d’abord associé au heu de son apparition, le mur de fond de jardin, dont la métaphorisation en mur de la préhistoire, n’est pas d’emblée interprétable (j’y reviendrai), mais fait en tout cas du reptile une émanation de la préhistoire. Quelques-unes de ses caractéristiques physiques ou comportementales sont ensuite évoquées ; sa taille, petit, sa silhouette, formidablement dessiné, comme un dragon chinois, son comportement, brusque mais inoffensif.

 Les traits ainsi sélectionnés ne constituent pas une description du lézard ; les termes en sont vagues (un petit animal, brusque, inoffensif) ou révèlent une subjectivité à travers des jugements (formidablement dessiné, et ça le rend bien sympathique) , des métaphores (mur de la préhistoire) et une comparaison (comme un dragon chinois). Ils ne permettraient pas au lecteur ignorant de ce qu’est un lézard d’en imaginer l’aspect mais renvoie à un savoir manifeste 5 mobilisé dès la description définie du titre. Il convoque en effet chez le lecteur une représentation a priori, en fonction de la compétence encyclopédique dont celui-ci dispose.

 Le premier paragraphe nous renvoie ensuite à une expérience de l’enfance, très commune, celle du mur de fond de jardin où apparaît le petit saurien. L’absence de déterminant dans le GN de fond de jardin (et non du fond du jardin), transforme d’ailleurs la détermination de mur en une caractérisation et classe celui-ci dans une sous-catégorie de murs dont il serait possible de convoquer la représentation.

L’interprétation immédiate des expressions qui représentent le lézard permet à l’analogie de s’exercer d’emblée entre la source et la cible de la métaphorisation. En effet, la reprise du syntagme un petit animal par un chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique suppose l’identité des deux objets désignés et induit une interprétation analogique du syntagme de reprise ; or les traits sélectionnés pour constituer le concept-cible de lézard (petit, formidablement dessiné, préhistorique) peuvent aussi s’appliquer au concept source, chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique. L’analogie, en dégageant une identité partielle entre les concepts des deux objets, induit l’interprétation métaphorique de chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique. La comparaison du reptile avec un dragon chinois prépare d’ailleurs l’analogie en associant la monstruosité apparente que le lézard doit à son origine préhistorique et l’esthétique de l’objet artisanal qu’il devient dans l’expression métaphorique.

a11 dans LEZARDL’expression un chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique est ainsi reconnue et interprétée comme métaphore sans qu’il soit nécessaire de supposer une lecture littérale, jugée inacceptable, entraînant l’interprétation métaphorique. En fait, la lecture littérale de l’expression participe à l’induction de son interprétation métaphorique ; elle fournit le concept de l’objet à la source, comme pour le lézard, en fonction de la représentation a priori que le lecteur peut former d’un chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique. Trois facteurs interviennent donc dans l’interprétation métaphorique de cette expression ; la formation préalable des concept-source et cible, ensuite l’équivalence, marquée dans le texte, des objets définis par ces concepts, enfin la transformation de l’équivalence en lien analogique. Le contexte minimal retenu pour l’interprétation métaphorique rassemble donc les propositions définissant le petit animal et le chef-ďoeuvre de la bijouterie préhistorique. Le contexte ainsi défini ne suffit pas à produire cette interprétation mais il exerce sur elle une contrainte décisive à la fois sur sa réalisation et sur son résultat.

Les métaphores qui représentent ensuite l’apparence ou les déplacements du lézard, ce petit poignard, en (II, 9-10), une simple gamme chromatique, un simple arpège, en

(VIII, 28), un petit bibelot ovipare, en (XII, 38-39), relèvent du même contexte. Le concept de lézard reprend les propositions déjà mobilisées pour interpréter le premier paragraphe ou en ajoute d’autres (sur l’irisation et la forme de la queue) issues du même savoir élémentaire. Les concepts des différents objets à la source reprennent également les propositions qui définissent un chef-d’oeuvre de la bijouterie préhistorique, notamment celles qui concernent sa taille, son aspect métallique et sa nature d’objet fabriqué, artistique ou simplement artisanal.

 L’interprétation de chacune de ces expressions pourrait être analysée dans des termes identiques aux précédents, aussi ces premières observations me conduisent-elles à formuler trois hypothèses qui synthétisent la description que j’ai donnée du processus d’interprétation métaphorique :

(1)  L’interprétation métaphorique d’une expression M désignant un objet est déterminée par un contexte C. Celui-ci est préalablement créé lors de l’interprétation du discours où M est employée. Il regroupe deux ensembles de propositions définissant les concepts des objets Oa et O2, respectivement cible et source de la métaphorisation.

 (2)  L’interprétation de M sélectionne dans le contexte les propositions qui, tout en définissant le concept de O2, comportent des prédicats également applicables à O1 6. Cette sélection se réalise en vertu d’une indication d’équivalence inscrite dans le discours, entre les concepts de Oj et O2.

 (3) Les propositions sélectionnées autorisent l’induction de la proposition 01 est 02, qui constitue l’interprétation métaphorique de M. Je me propose de vérifier ces hypothèses sur les autres métaphores du texte, à commencer par celle du heu où le lézard apparaît, puis celle qui est appliquée à son alimentation.

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