L’Ane 7

Posté par othoharmonie le 25 décembre 2011

Par Édouard Drumont

 Buffon, chose curieuse, est le plus courtois de tous avec ce manant. Il semble, à lire le chapitre que le naturaliste à manchettes consacre à Aliboron, voir l’écrivain grand seigneur se promener aux environs de son château, s’arrêter en apercevant quelque Ane de meunier, et lui dire : « Approche ici, petit, que je te décrive. »

 L'Ane 7 dans ANE« L’Ane, dit-il, est aussi humble, aussi patient, aussi tranquille que le Cheval est fier, ardent, impétueux ; il souffre avec constance, peut-être avec courage, les châtiments et les coups. Il est sobre et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture ; il se contente des herbes les plus dures et les plus désagréables que le Cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent. Il est fort délicat sur l’eau ; il ne veut boire que de la plus claire et aux ruisseaux qui lui sont connus. Il ne se vautre pas, comme le Cheval, dans la fange et dans l’eau ; il craint même de se mouiller les pieds et se détourne pour éviter la boue…

 Il est susceptible d’éducation et l’on en a vu d’assez bien dressés pour faire curiosité de spectacle. Dans la première jeunesse, il est gai et même assez joli : il a de la légèreté et de la gentillesse ; mais il la perd bientôt soit par l’âge, soit par les mauvais traitements, et il devient lent, indocile et têtu ; il n’est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux, au point que rien ne peut le retenir et que l’on en a vu s’excéder et mourir quelques heures après. Comme il aime avec une espèce de fureur, il a aussi pour sa progéniture le plus fort attachement. Pline nous assure que lorsqu’on sépare la mère de son petit, elle passe à travers les flammes pour aller le rejoindre. Il s’attache aussi à son maître, quoiqu’il en soit ordinairement maltraité ; il le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes. Il reconnaît aussi les lieux qu’il a coutume d’habiter, les chemins qu’il a fréquentés. »

 Toussenel, qui a trouvé souvent de si fines et de si ingénieuses analogies entre l’homme et l’animal, qui a découvert dans sa Zoologie passionnelle de si mystérieuses affinités entre l’être humain et la créature inférieure, n’a pas été indulgent pour l’Ane. Pour lui l’Ane est la personnification de l’Auvergnat, rude au travail, mais grossier et étranger à tout sentiment du Beau. Il reproche au pauvre Aliboron d’être un rural, conservateur égoïste, routinier, cupide et sec, borné d’apparence et malin en dessous.

  dans ANE« Ne nous y trompons pas, écrit l’auteur de l’Esprit des bêtes, l’Ane, comme l’Auvergnat, est plus rusé et plus ignorant que sot, et l’histoire a recueilli de lui une foule de mots mémorables, notamment celui-ci : Notre ennemi, c’est notre maître. Ce qui prouve que la maligne bête s’exprime aussi en très bon français quand elle veut. La sottise pivotale que je reproche à l’Ane est de ne pas conformer son vote à cette opinion, et de donner toujours sa voix à celui qui le malmène le plus brutalement.

 Cette contradiction bizarre entre ses bons mots et ses votes démontre que l’Ane ne fait d’opposition que par tempérament, et que cette opposition, chez lui, s’en tient volontiers à l’épigramme et à la rétivité. Je ne compte pas plus sur l’Ane que je n’avais compté sur l’opposition dynastique pour le succès de la révolution dernière. L’Ane, qui fait une guerre d’extermination au chardon, emblème de la presse bonne et mauvaise, a trop de points de contact avec les petits hommes d’État qui inventent les législations de septembre pour que j’aie foi en ses reliques. Défions-nous, défions-nous des gens qui sont toujours prêts à se rouler par terre et qui attendent que nous soyons endormis pour nous jeter à bas. »  (A SUIVRE…)

 

DRUMONT, Édouard (1844-1917) : L’Ane (1882).


Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (17.VII.2002)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (BmLx : nc) de l’ouvrage Les Animaux chez eux illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882.

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