Le Chien 5

Posté par othoharmonie le 20 novembre 2011

 

Par G. de Cherville 

 

Bloodhound 423.jpgJe suis amené à confesser une faiblesse que mes confrères en saint Hubert ne me reprocheront pas trop amèrement, je l’espère, celle d’avoir toujours admis dans l’intimité la plus large, la plus sans façon le représentant de la race canine que j’avais pour collaborateur. Cette promiscuité a ses inconvénients sans doute, elle a aussi ses avantages. Ce n’est guère que dans ce rapprochement de tous les instants que le Chien fournit la mesure de l’intelligence dont il est susceptible, aussi bien que des aimables qualités dont il est doué. Si le maître sort rarement, en revanche, le domestique est souvent dehors et le Chien l’accompagne. La remise de quelque argent destiné aux commissions est le préambule ordinaire de ces expéditions. Le taciturne observateur l’a si bien retenu, qu’aujourd’hui il suffit de faire « dreliner » de la monnaie pour qu’il prenne sa canne et son chapeau, c’est-à-dire se secoue de la tête à la queue, se préparant visiblement à aller dans le monde. 

 

Tout cela ne témoigne-t-il pas de cette liaison dans les perceptions, que des sensations seules ne sauraient donner, dont parle Locke ? 

 

Voici un fait parfaitement authentique, bien autrement concluant en faveur de la faculté d’un certain raisonnement chez le Chien. En 1867, à la Varenne-Saint-Hilaire où j’habitais, je trouvai devant ma porte un basset ayant au cou un reste de corde ; on le chassa, il revint avec tant d’acharnement que bon gré mal gré il fallut lui donner l’hospitalité. Je n’eus pas à le regretter. Le basset était vieux, singulièrement hargneux, prodigue de coups de dents, mais il possédait des qualités de chasseur qui rachetaient un peu les petites imperfections de son caractère. 

 

Une originalité que j’avais rarement observée chez un Chien courant lui valut ma conquête. Comme s’il eût compris que j’étais le seul envers lequel il eût à acquitter une dette de reconnaissance, le basset ne consentit jamais à aboyer sur un lapin au bénéfice d’un autre que moi, qu’il connaissait depuis deux mois à peine. 

 

Pies grenlandzki 871.jpgUn jour, un de mes amis vint en mon absence demander le Chien et l’emmena, en chemin de fer, à deux lieues au-dessus de Meaux, dans des bois où il le découpla. Selon ses petites habitudes, Finaud, quand il se vit libre, regarda dédaigneusement l’emprunteur, leva un instant la cuisse, entra dans le bois et disparut sans avoir chassé. Le lendemain, vers trois heures du soir, je le voyais arriver, crotté par-dessus l’échine, mais prodigieusement satisfait. 

 

De cette quarantaine de kilomètres franchis en pays inconnu, de la traversée du dédale des rues parisiennes, je ne parle que pour mémoire : c’est l’acte d’un instinct admirable, mais il est de pur instinct. Mais vous en concluez, comme je le fis alors : que si cet animal, si bien doué sous ce rapport, n’était pas depuis longtemps retourné dans la maison de son premier maître, c’était uniquement parce qu’il ne l’avait pas voulu ; il y avait été maltraité peut-être et, après réflexion et comparaison, il s’était décidé à donner la préférence au logis où on lui témoignait le plus d’indulgence. 

 

Le Chien 5 dans CHIEN 220px-Greenland_dogs_upernavik_2007-06-19Il y avait effectivement un drame dans le passé de Finaud. Son aventure de Meaux avait fait quelque bruit dans le pays ; son ancien maître vint chez moi et me raconta son histoire. Il habitait Sucy ; décidé à se défaire de ce basset devenu désagréable et méchant, il l’avait, un soir, amené aux bords de la Marne, à une lieue de la Varenne, et l’avait jeté à l’eau avec une pierre au cou. Cette pierre en se détachant avait permis au malheureux animal d’échapper à la mort ; mais il avait si bien conscience de l’attentat dont il venait d’être l’objet, qu’il préféra errer à l’aventure, plutôt que de prendre la trace de son maître et de revenir chez lui ; il lui en gardait une telle rancune, qu’il ne cessait pas de gronder depuis que son bourreau était là et celui-ci, ayant essayé de le caresser, il le mordit.  (A SUIVRE…) 

 

 

CHERVILLE, Gaspard de Pekow marquis de (1821-1898) : Le Chien (1882). 

 



Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (23.VII.2002)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.41.00.- Fax : 02.31.48.41.01
Mél : mediatheque@ville-lisieux.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com

http://www.bmlisieux.com/ 



Diffusion libre et gratuite (freeware) 



Texte établi sur un exemplaire (BmLx : nc) de l’ouvrage Les Animaux chez eux illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882. 



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