Le Chien 1
Posté par othoharmonie le 20 novembre 2011
Par G. de Cherville
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Le Chien fournira dans cent ans comme aujourd’hui, matière aux diatribes aussi bien qu’aux panégyriques. Comme l’amour, comme la femme, il représente un thème inépuisable, il aurait le droit d’être fier du rapprochement.
Au point de vue général et populaire sa réputation est détestable. Dans la bouche d’un homme de l’Orient, son nom devient la plus sanglante des injures.
Nous autres Occidentaux, nous témoignons, quoi qu’on en dise, de plus de richesse dans l’imagination ; nous avons cherché nos images désobligeantes chez tant d’autres êtres, que le Chien s’est trouvé déchargé d’autant. En cela nous nous montrons beaucoup moins logiques que les Orientaux : chez ceux-ci, le Chien, à demi errant, à peine apprivoisé, vivant d’immondices, peut être accepté comme un type de bassesse et d’ignominie ; nous autres, nous commettons un contre-sens en qualifiant, par exemple, de « métier de chien », une profession qui ne nous plaît guère, ordinairement celle que nous exerçons. Le métier d’un Chien choyé, caressé, aimé, nourri comme un prébendaire, dormant la grasse matinée, donnant satisfaction aux menues passions qui l’incitent est plus digne d’envie que de pitié ; pas mal de rois de la création s’en accommoderaient. Il y a bien les coups de fouet ; mais comme, par le temps qui court, ils rentrent dans l’apanage des positions sociales les plus élevées et qu’en somme on en est quitte pour se secouer du museau à la queue, il a bien le droit de les dédaigner.
La parfaite philosophie avec laquelle il les reçoit est le gros grief que lui reprochent ses détracteurs ; ils qualifient de lâcheté la soumission avec laquelle il lèche la main qui l’a frappé, ils taxent la résignation de son attachement de simple platitude, à les entendre la servilité de son caractère est avilissante, peu s’en faut qu’ils ne reprochent à un caniche rossé par son aveugle de ne pas avoir entonné la Marseillaise.
On peut leur répondre que ce servilisme n’est que la formule de l’affection dans l’espèce et revendiquer pour l’animal le droit de s’écrier avec la femme de Sganarelle : « Et s’il me plaît à moi d’être battue ! » Mais c’est opposer un enfantillage à un autre enfantillage. On ne mesure pas le Chien à l’aune qui sert à toiser les hommes. Lui demander de la grandeur d’âme, de la dignité, est à peu près aussi raisonnable que de vouloir qu’il parle latin ou de vouloir qu’il se forme une opinion sur la question d’Orient. Qu’il remplisse consciencieusement son rôle aimable sur la terre, voilà tout ce que nous devons attendre de lui.
Ce rôle n’est pas de peu d’importance. (A SUIVRE…)
CHERVILLE, Gaspard de Pekow marquis de (1821-1898) : Le Chien (1882).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (23.VII.2002) Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (BmLx : nc) de l’ouvrage Les Animaux chez eux illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882.



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Dans l’espèce canine, c’est surtout par la terreur que se traduit l’antipathie si profonde des deux races. Cette terreur elle est instinctive, elle est innée. Il n’est nullement besoin d’un acte de guerre pour apprendre au Chien qu’il est en présence de son implacable ennemi ; l’odeur du Loup, même lorsque pour la première fois elle frappe son odorat, une odeur caractéristique dont son instinct a la prescience, suffit à lui apprendre à qui il a affaire et, en pareil cas, chez l’immense majorité de ces animaux, chez tous ceux qui n’appartiennent pas à quelques variétés spéciales, les poils se hérissent, les yeux sont hagards, ils tremblent et multiplient les signes de l’épouvante. 

un temps où les arbres généalogiques tenaient le haut du pavé, a dressé celui des Chiens qui peuplent les deux hémisphères en établissant la probabilité des croisements dont chacun d’eux est sorti. Le travail est ingénieux comme tout ce qu’enfanta le cerveau de ce grand homme, mais, comme bien d’autres parties de son œuvre, il n’en fournit pas moins quelque prise à la critique. 



D’après Buffon, le lévrier serait venu du mâtin, transporté dans les pays méridionaux, où sa taille se serait développée ; puis aurait diminué progressivement lorsqu’il aurait été réimporté dans le nord pour aboutir en Angleterre aux levrettes et aux levrons. Il ne manque pas d’arguments pour battre en brèche cette explication fantaisiste. Si les similitudes physiologiques signifient quelque chose, le lévrier est moins rapproché du mâtin que du Chien de berger dont il a le ventre harpé, le museau effilé et l’énergie musculaire. Les grands lévriers ont existé au nord dans l’antiquité. Les vertagi, les Chiens si recherchés des Romains venaient de la Gaule. Ovide compare Apollon poursuivant Daphné à un lévrier gaulois chassant un lièvre, et qui, près de le saisir, s’allonge et précipite sa course. La taille de ces animaux diminue si peu dans les contrées septentrionales que l’Irlande en possédait une race gigantesque, éteinte aujourd’hui, qui n’avait pas moins de un mètre de hauteur.
certaines petites privautés qui raccourcissent les distances établies par la nature entre le bipède et le quadrupède. Infiniment moins souple, moins réduit que son voisin de l’autre côté du détroit, il a plus d’initiative, moins passif, il est plus capable de ces improvisations qui, devenues légendaires, étonneront les générations. Il a puisé dans la promiscuité de ses relations avec son maître une dose de malice dont l’autre n’est presque jamais susceptible. 
J’ai eu un grand griffon qui, gâté comme nous les gâtons, était assez sujet à s’emporter. Pour le mettre en garde contre la véhémence de ses passions, j’avais pris l’habitude, avant d’entrer en chasse, de lui administrer une petite raclée de précaution. C’était une manière de lui dire comme le Marseillais : « Juge un peu si tu me fais quelque chose ! » Un jour, au moment de le saisir par la peau du col, je m’aperçus que mon Chien boitait ; mes dispositions flagellantes firent place à une certaine inquiétude. L’examen attentif de la patte et du pied ne me fit cependant rien découvrir, et je me mis en campagne en me disant que le membre malade s’échaufferait probablement par la marche. En effet, il s’échauffa si bien qu’au bout de dix minutes le Chien avait recouvré tous ses aplombs. Mais le lendemain, au moment critique, la claudication reparut, et, depuis lors, je n’avais qu’à toucher mon fouet pour que mon griffon ne marchât plus que sur trois pattes. Cette boiterie préventive, opposée à une correction préventive aussi, est un trait de génie qui ne peut avoir été inspirée que par une profonde intimité avec l’homme ou avec le diable.
Encore en a-t-on vu qui en avaient acquis le privilège. On a exhibé à Berlin un Chien de cette race qui prononçait une soixantaine de mots. Le maître de ces Chiens, dit la Bibliothèque germanique qui nous fournit ces détails, s’asseyait à terre et prenait l’animal entre ses jambes ; d’une de ses mains il lui tenait la mâchoire supérieure, l’autre se fixait sur celle d’en bas ; le Chien alors commençait à gronder et l’homme soulevait, pressait, écartait les mâchoires de telle façon que ce grondement se modulait en mots parfaitement distincts, mais ne dépassant jamais quatre syllabes. Elisabeth était de tous ces mots celui qu’il prononçait le mieux, puis laquais, salade, thé, café, chocolat, arrivaient également fort nettement à l’oreille. 

