L’Ours 2

Posté par othoharmonie le 19 novembre 2011

Par Jules Vallès

Les cavernes à ossements sont pavées de squelettes d’Ours. Quelquefois même, dans les Pompeïs et les Herculanum du vieux L'Ours 2  dans OURS 220px-Ursus_spelaeuspassé géologique, on découvre sur une corne de cerf la tête d’un de ces Martins d’il y a quarante mille ans, gravée par le couteau de pierre d’un artiste antédiluvien. L’inondation n’a pas réussi à effacer la marque : c’est l’image de l’Ours que la patte du sculpteur a le plus souvent incrustée dans cette corne devenue métal et immortelle comme un fragment de bas-relief.

Mais cet ours-là a disparu. L’animal s’est déformé, il a diminué sous les influences climatériques nouvelles. Depuis la dernière convulsion géologique qui a déblayé les glaces européennes et asiatiques et qui a séché la moitié des mers, l’Ours ne traîne plus de si longs poils sur le sol, sa tête s’est rapetissée, les larges pattes qui laissaient des empreintes profondes sur les vastes nappes de neige sont devenues plus molles et plus épaisses. Dans le centre, il ne porte plus qu’une pelure de poils ras, sa face s’est aplatie, il s’est fait même frugivore.

Ceux qui ont gardé leurs goûts carnassiers vivent dans les pays où la température et le paysage rappellent la grande époque dont l’Ours fut le roi ; roi déchu que s’amusent maintenant à tuer les empereurs. C’est souvent le czar qui mène la chasse à l’Ours, dans les plaines de la Finlande et de la Lithuanie.

Dans le Missouri, en Californie, subsiste encore une famille qui a tous les caractères de la férocité ; masque plat, oreille toujours dressée, oeil rouge et canines saillantes.

Cet Ours se repose le jour ; à la nuit tombante il se jette sur les Daims, les Argalis et les troupeaux de Bisons qui fuient devant son cri lugubre sur le sable et l’herbe séchée.

Les siècles se sont écroulés l’un sur l’autre, éclairés à chaque écroulement par un soleil plus chaud. L’Ours primitif est remonté vers les pôles.

L’Ours blanc est le seul, pour nous Européens, qui représente désormais le côté farouche de la race. Il habite les régions hyperboréennes. Il est le spectre des pays polaires.

350px-Eisb%C3%A4r_1996-07-23 dans OURSAu milieu des glaciers aux échos formidables, son grognement crie perpétuellement la faim. Mais ceux qu’il menace sont forts et se défendent. S’il attaque le Baleineau, la Baleine qui le surveille l’envoie dans la mer d’un coup de queue. Il faut qu’il surprenne le Phoque pendant le sommeil, qu’il l’étrangle et lui suce le sang.

Il peut vivre des morts, heureusement. Il dispute aussi aux Mouettes innombrables les cadavres des Rennes et des Antilopes qui viennent s’égarer et mourir dans les mers arctiques.

Il est, d’ailleurs, bâti pour cette chasse sans trêve. Il possède un long museau, qui se relève comme une tête de reptile, des pattes allongées et vigoureuses. Il nage comme un amphibie.

Quand vient l’été, l’Ours blanc est obligé de fuir les régions polaires.

Voici la débâcle ! Le soleil se montre. Il va rester, pendant six mois, à faire la roue au-dessus de l’horizon. La neige fond, les glaciers se fendent et s’écroulent.

Si l’Ours a la retraite coupée dans cette déroute du dégel, il se jette sur un des glaçons comme sur un radeau de sauvetage, et il part au hasard.

Les vents furieux poussent l’épave au loin, parfois jusqu’à la Baltique. Il y a de ces radeaux qui descendent les mers du Nord tout chargés d’affamés qui hurlent et qui finissent par se dévorer entre eux. (A SUIVRE….)
VALLÈS, Jules (1832-1885) : L’Ours (1882). 



Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (04.II.2009) Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.41.00.- Fax : 02.31.48.41.01
Mél : mediatheque@ville-lisieux.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com

http://www.bmlisieux.com/ 



Diffusion libre et gratuite (freeware) 



Texte établi sur un exemplaire (BmLx : nc) de l’ouvrage Les Animaux chez eux illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882

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